L’école autrement: le boum des écoles à pédagogie active

Dossier  Rentrée des classes

Par Isabelle Masson-Loodts, septembre 2017

Les écoles à pédagogie alternative poussent comme des champignons. Quelles sont les raisons et limites de ce succès ? L’école conventionnelle parviendra-t-elle à se réinventer ?

En ce jour de rentrée scolaire 2017, une douzaine d’enfants de 6 à 12 ans s’engouffrent dans le grenier d’une jolie maison de campagne, au bout d’une rue bucolique, à Modave. L’Ecole primaire alternative des Deux Chênes entame sa deuxième existence dans les murs de cette demeure familiale. À l’origine de ce projet d’école, deux femmes : Marie-Hélène Nagant,- qui mérite doublement le titre de « maîtresse des lieux », puisque cette ancienne institutrice a mis une partie de son habitation à disposition du projet -, et sa fille Audrey, elle aussi enseignante.

Photo: Frédéric Raevens.

Aux Deux Chênes, les enfants reçoivent leur plan de travail pour la semaine, et gèrent eux-mêmes leur organisation. A 8h30, ils se mettent au travail de façon autonome : ils disposent pour cela de différents espaces et d’un impressionnant matériel pédagogique… Les enseignantes, toujours présentes à deux, sont à leur disposition pour répondre à leurs questions.

Photo: Frédéric Raevens.

Animées par les mêmes rêves de créer une école à taille humaine, qui permette de prendre en compte les spécificités de chaque enfant, elles se sont entourées depuis lors de Muriel Vandermeulen et Chantal Poucet pour compléter leur équipe. Et ont ouvert une classe unique pour y mener non pas une pédagogie active précise, mais offrir un cadre inspiré de multiples démarches pédagogiques (Steiner-Waldorf, Freinet, Montessori, Decroly, de La Garanderie…), au sein duquel chaque enfant pourra trouver ce qui convient le mieux à son apprentissage, et révéler ainsi ses potentiels.

A 9h30, tout le monde se met en cercle : « C’est un moment de partage qui peut prendre plusieurs formes, explique Muriel Vandermeulen. Parfois c’est une séance « Quoi de neuf » où chacun raconte ce qui le touche en ce moment, mais on peut aussi raconter une histoire, écouter de la musique, faire une séance de méditation ou tenir un conseil de classe pour élaborer des projets, décider des règles de vie et réguler les conflits. » Ensuite, chacun se remet au travail jusqu’au temps de midi. Les pauses sont prises quand l’enfant en ressent le besoin : « Ils ont droit à 20 minutes, qu’ils gèrent comme ils le souhaitent, avec un sablier. Ils ont la possibilité de sortir au jardin, ou de prendre un livre ou un jeu… » Toute l’année, la pause repas se prend dehors, dans la forêt toute proche : « L’an dernier, on a pu compter sur les doigts d’une main les fois où la météo n’a pas rendu le pique-nique extérieur possible. » L’après-midi, enfin se passe en compagnie de bénévoles qui viennent partager leurs passions et savoir-faire dans des domaines divers : arts plastiques, ornithologie, sport, jardinage. La journée se termine par le rangement et l’entretien des lieux, auxquels chacun met la main à la pâte…

A l'Ecole des Deux Chênes. En route pour le déjeuner en forêt! Photo: Frédéric Raevens.
Photo: Frédéric Raevens.

Des écoles dites « alternatives », telle que celle des Deux Chênes, il en existe chaque année quelques-unes de plus en Wallonie et à Bruxelles, tout comme dans le reste de la Belgique et plus généralement en Europe. Impossible d’en établir un véritable cadastre, car toutes ne sont pas conventionnées par l’enseignement officiel. Mais rien qu’en Brabant wallon, on en compte au moins 13, et en cette rentrée scolaire, la presse a relayé l’ouverture de plusieurs établissements de ce type, d’Arlon à Bruxelles. Qu’elles se réclament des pédagogies Montessori, Freinet, Steinert-Waldorf, Decroly, ou se disent d’inspiration écologique ou démocratique, ces nouvelles écoles ont un objectif commun : celui de recentrer l’éducation sur l’enfant plutôt que sur le contenu, et de  s’adapter à l’intelligence et au rythme de l’apprenant en renonçant à la compétition.

Les raisons du succès

Comment expliquer l’engouement actuel pour ces écoles et pédagogies dites « alternatives »? « Le système scolaire belge est profondément inégalitaire et l’échec scolaire y est omniprésent, analyse Marie Versele, chargée de communication au sein de la La Ligue de l’Enseignement et de l’Education permanente. (…)Pour réussir actuellement à l’école, il faut savoir accepter l’obéissance, l’autorité de l’adulte, certaines contraintes inhérentes au modèle d’encadrement et accepter de faire des choses que l’on n’a pas toujours envie de faire. Tous les enfants ne sont pas dans cette inclination d’esprit aujourd’hui, loin s’en faut. (…) L’école garde le travers de s’adresser à des gens qui connaissent bien le système et ses rouages, tandis que le mode d’enseignement ne passe pas suffisamment par l’expérimentation et la patience requise pour ne laisser aucun élève au bord du chemin. »

Photo: Frédéric Raevens.

Si certains parents font désormais d’emblée le choix pour leurs enfants de ce type d’école qui correspond à leurs valeurs, beaucoup de ceux qui y recourent le font suite à des difficultés rencontrées dans l’enseignement conventionnel. Frédérique Mongas, qui a décidé d’inscrire à l’Ecole des Deux Chênes ses 3 enfants, tous diagnostiqués à « haut potentiel » en témoigne : « Un de mes fils a sauté sa première primaire parce qu’il savait déjà lire. Mais il n’a jamais su trouver sa place en deuxième : il se sentait discriminé par rapport à ses anciens camarades qui le voyaient comme un tricheur, et aux nouveaux, qui l’ont perçu comme un intrus. A la fin de l’année, on aurait pu choisir de lui faire sauter une année de plus, mais on a trouvé plus épanouissant pour lui de pouvoir bénéficier d’un système de classe unique, au sein duquel chaque enfant avance à son rythme, sans comparaison ni compétition. »

Photo: Frédéric Raevens.

Les frustrations que génère le système conventionnel dans ce qu’il a de plus rigide ne touchent pas que les élèves et leurs parents. Un nombre croissant d’enseignants le vivent aussi avec difficultés, et ressentent le besoin de repenser les fondamentaux de l’école, les programmes, la méthodologie, via d’autres formes d’enseignement. Nathalie Dillen, enseignante depuis 15 ans, a ainsi décidé de quitter temporairement son poste pour se former aux pédagogies alternatives. Une prise de distance temporaire, suite à une expérience de l’école conventionnelle qui l’a désabusée. Diplômée en droit, puis journaliste, elle est devenue prof « sur le tas », en raison de la pénurie d’enseignants à l’époque.  « Mon parcours en autodidacte m’a permis de me façonner des pratiques impromptues, souvent improvisées, mais toujours à l’écoute de la classe, de ses envies, de ses réactions parfois épidermiques face au « système », de ses rancœurs face à « l’institution ».  Moi-même aux prises avec le conformisme endémique inhérent à ce « milieu », j’étais, par la force des choses, très à l’écoute de l’amertume de mes élèves. Alors on s’est retroussé les manches, et on a innové. On a emprunté des chemins de traverse, et échafaudé des projets qui, pour nous tous, étaient réellement porteurs de sens. A la fin de l’année, les élèves étaient nombreux à me remercier de leur avoir « fait vivre l’école autrement ! ». Mais certains collègues ou parents condamnaient aussi cette démarche… Ces initiatives personnelles les dérangeaient : l’ anticonformisme leur semblait trop audacieux, presque kamikaze. Au final, ces doutes, ces remarques parfois blessantes, tailladant un enthousiasme peut-être trop débordant, m’ont minée. Je n’ai pas renoncé. Mais j’ai besoin d’explorer d’autres voies, me ressourcer en me frottant à d’autres modèles. »

Des alternatives qui ont leurs limites

Si comme d’autres enseignants et parents, Nathalie Dillen considère que les pédagogies alternatives constituent une véritable bouffée d’air pour le monde de l’éducation, par le regard très à l’écoute, respectueux, enrichissant qu’elles offrent sur l’altérité, elle n’en est pas moins dupe concernant leurs limites : « L’écueil de ces alternatives, c’est le risque d’enfermement. Les enseignants peuvent s’y retrouver aussi vite piégés dans une autre forme de « système » qui les conditionne et les réduise à devoir adopter telle ou telle posture pédagogique, avec les mêmes œillères que dans le modèle traditionnel. » Elle souligne aussi que ces écoles, pour la plupart non subventionnées, demandent une participation financière qui peut s’avérer discriminatoire. Telle est bien la limite actuelle des nouveaux établissements que l’on voit émerger ça et là. « La première cause de l’échec et du décrochage scolaires sont d’ordre économique, nous dit Marie Versele. Les enfants concernés sont souvent issus d’un milieu socio-économique et socio-culturel défavorisé et victimes de discrimination sociale. Or, en pratique, les écoles à pédagogie alternative semblent, dans la plupart des cas, réservées à une élite économique et culturelle, avec pour résultat un manque de mixité sociale. La grande majorité d’entre elles sont des écoles privées et n’ont d’autre ressources financières que celles des parents d’élèves, ce qui induit des frais scolaires mirobolants (certaines écoles Montessori, par exemple, n’hésitent pas à demander un minerval annuel variant de 4 000 à 10 000 euros ) ».

Photo: Frédéric Raevens.

A l’Ecole des 2 Chênes, l’équipe a longtemps hésité, pour cette raison, à se lancer dans l’aventure de la création d’un nouvel établissement. Pour être subventionnée par la Communauté française, l’école aurait dû justifier 37 inscriptions la première année, et 105 après 4 ans. Jugeant ce choix incompatible avec leur projet, les fondatrices de la petite école de Modave ont dû mettre en place, à contre-coeur, un système qui lui permette de subvenir à ses besoins sur base d’ un nombre plus restreint d’élèves. Une asbl a été créée pour gérer ce financement. Les parents qui inscrivent leur enfant à l’école payent trois fois 1900 euros par année scolaire.

« Cela nous demande un réel sacrifice, explique Frédérique Mongas. On ne pourrait pas y parvenir sans la participation de nos familles respectives. Ce coût est un frein. Et cela donne une dimension un peu sélect à l’établissement, ce qui ne fait pas partie de mes valeurs. On regrette qu’il n’y ait pas une offre plus abondante de ce type dans l’enseignement subventionné. » Cette maman sait déjà par ailleurs que ses enfants devront rejoindre un établissement conventionnel lorsqu’ils arriveront en secondaire, car il n’existe pas d’école secondaire à pédagogie alternative à une distance raisonnable de son domicile.

Inspirer l’enseignement subventionné

Les choses bougent néanmoins tellement dans ce secteur qu’on peut espérer que l’offre s’étoffe et se démocratise dans les années à venir. Cet été, la Fédération Wallonie-Bruxelles a marqué son accord pour qu’une nouvelle école secondaire à pédagogie alternative ouvre ses portes dès septembre 2018 à Genappe. Porté par des parents désireux de faire en sorte que leurs enfants puissent poursuivre l’ apprentissage qu’ils ont entamé en primaire dans cette voie, la Nouvelle École Secondaire à Pédagogie Active en Brabant Wallon (NESPA) devrait accueillir dès l’année prochaine 4 classes de 24 élèves, et au terme des 6 premières années de son développement, devrait compter 480  à maximum 600 élèves avec 6 classes au premier niveau, 5 au deuxième et 4 au troisième.

Les porteurs du projet NESPA à Genappe: après les primaires, le secondaire! Photo: NESPA.

Cette école naissante a dors et déjà choisi d’appliquer la pédagogie Freinet, qui fait de l’élève un acteur de son apprentissage. Mais ce qui en fait réellement un projet innovant, c’est que cet établissement subventionné offre l’opportunité de populariser la  pédagogie inclusive. La future école sera subventionnée, ce qui permettra de s’y inscrire moyennant des frais de participation relativement démocratiques (environ 100 euros par mois) par rapport à bien d’autres établissements alternatifs. Et son emplacement au coeur de quartiers populaires devrait lui permettre de s’ouvrir à des publics plus larges que ceux qui y sont déjà sensibles, redonnant vie aux préceptes de  Freinet, qui souhaitait «émanciper les classes populaires en proposant une façon d’apprendre qui permette aux enfants de développer leur esprit critique et d’agir collectivement», ainsi que le rappelle Marie Versele.

Il n’en reste pas moins que bon nombre de parents et d’enseignants souhaiteraient aussi que ces pédagogies alternatives s’invitent davantage dans tous les établissements dits conventionnels. D’autres initiatives naissent en ce moment avec l’objectif d’y ramener la créativité qui y semble parfois absente, ou du moins, éteinte. La création du mook « Appren-tissages » en fait partie. Initiateur de cette nouvelle revue dont le numéro zéro est sorti début 2017 (en téléchargement libre ici), et le numéro 1 sera publié cet automne, Gaël Bournonville ne fait pas partie du monde de l’édition. Enseignant à temps plein à Bruxelles, il s’est lancé dans ce projet pour mettre fin à une frustration personnelle : « Alors que je bosse dans le secteur depuis 18 ans, je trouvais qu’il y avait peu d’ouverture sur ce qui se fait ailleurs et  autrement. Sur internet et particulièrement sur les réseaux sociaux, on trouve des informations. Mais on tombe souvent dans la critique « pour ou contre », c’est fatigant et superficiel. »

Inspirée de la forme de de revues telles que XXI et 6 mois, «des mooks à la fois beaux et intelligents», Appren-tissages s’adressera de façon trimestrielle aux enseignants, aux directeurs d’école mais aussi aux parents, avec un leitmotiv en guise de fil conducteur : découvrir et apprendre tout au long de la vie. «On veut raconter des histoires, aller profondément dans les choses pour toucher le lecteur, car comme en classe, l’émotion est un porte d’accès à la réflexion.» Constatant aussi que dans les salles de profs, on trouvait rarement de beaux objets, Gaël a voulu faire de ce magazine un bel objet, pour qu’ au-delà d’inspirer par son contenu, il devienne aussi un instrument de revalorisation de l’image de la profession. «On en a besoin», estime-t-il, désireux d’inscrire cette nouvelle revue au-delà du clivage conventionnel/alternatif. «Le risque, quand on est convaincu que les pédagogies alternatives sont la solution, c’est de stigmatiser ceux qui choisissent de rester dans une pédagogie conventionnelle. Ceux-ci sont dès lors tentés de renforcer leur classicisme. Or l’enseignement conventionnel n’est pas aussi  classique et figé qu’on le croit. C’est vrai qu’il y a parfois de la frustration chez les profs, qui peuvent être désabusés. Il y a aussi des enfants qui gèrent l’ennui en classe. Mais en 18 ans d’enseignement, je n’ai pas rencontré que ça. L’enjeu, c’est de parvenir à se remettre en phase avec ses valeurs pour prendre son pied en classe. Quand les couches de routine et d’habitudes se transforment en fatigue, il faut pouvoir les enlever une à une pour retrouver la pépite au fond de soi.» La revue Appren-tissages ira dans ce sens, en racontant ce qui palpite, ici et là, dans le monde de l’éducation. Cette nouveauté, parmi tant d’autres dans le secteur, montre que le monde de l’enseignement est loin d’être moribond. La crise qu’il vit lui donne l’occasion de sentir son coeur battre, et de rebondir.

Quelques liens

L’école des Deux Chênes : http://www.lesdeuxchenes.be/
L’article de Marie Versele sur le site de la Ligue de l’Enseignement et de l’Education permanente asbl : https://ligue-enseignement.be/freinet-montessori-steiner-decroly-de-grands-pedagogues-une-autre-conception-de-lenseignement/
La NESPA : http://nespabw.org/
Appren-tissages : http://revue-apprentissages.com/
Le numéro zéro gratuit de la revue Appren-tissage (PDF): http://revue-apprentissages.com/wp-content/uploads/2017/03/Apprentissages_0.pdf



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