Janvier à la ferme, avec Gwenaël

Portrait  Un an à la Ferme du Peuplier

Par Charline Cauchie, Janvier 2018

Quelle est la vie quotidienne d’une ferme maraîchère bio? A partir de ce mois, nous vous invitons, mois après mois, à suivre les hauts et les bas de la Ferme du Peuplier, de son propriétaire Gwenaël, de ses 15 salariés et de ses 120 variétés de légumes. Une aventure commencée voici 7 ans déjà. Vous avez mis vos bottes? On y va!

Nichée dans un petit village du Brabant wallon, la Ferme du Peuplier de Gwenaël du Bus se trouve au bout d’un chemin de terre d’à peu près un kilomètre. Objectif pour l’atteindre : zigzaguer sans trop de casse entre les trous du sentier.

– “Bonjour, je suis bien à la Ferme du Peuplier ? Je cherche Gwenaël.”

– “Il va arriver, il sort du frigo.”

En effet, la seconde suivante, Gwenaël émerge tout sourire de l’immense chambre froide. Ce trentenaire originaire des Ardennes (françaises) est ingénieur agronome de formation. Il y a bientôt 7 ans, il réalisait son rêve le plus cher en lançant sa propre exploitation maraîchère bio. Aujourd’hui, les légumes de la Ferme du Peuplier poussent sur plus de 20 hectares et ils sont près de 16 salariés à s’affairer autour des cultures, des récoltes, du tri, du colisage et de la vente.

Un rêve qui a un prix : “Au total, j’ai fait un million d’investissements auprès de la banque, et j’ai reçu 100.000 euros d’aide. De tels montants provoquent du stress, forcément.” Une pression à gérer au quotidien pour cet entrepreneur ambitieux, convaincu par la justesse des causes qu’il défend.

Bienvenue à la ferme du Peuplier.
"Il y a bientôt 7 ans, il réalisait son rêve le plus cher en lançant sa propre exploitation maraîchère bio. "

Hectare après hectare, le Peuplier fait son nid

Mais avant de pouvoir acheter son lopin en 2011, Gwenaël a galéré : “En Belgique, la terre agricole est chère et précieuse. On n’en acquiert pas facilement, contrairement à la France, par exemple. Il m’a fallu du temps avant de dénicher ces trois hectares”. Maintenant que les fermiers voisins et des environs le connaissent mieux, lui et son dada pour le bio, il peut aussi exploiter certaines terres alentour : “Quand on est bio, on vient avec un regard considéré comme jugeant, donc il y a un risque de rejet. Mais c’est passé maintenant.” Ce grand brun aux cheveux bouclés et aux yeux rieurs a su se faire sa place à Grez-Doiceau : “Avec les agriculteurs du coin, ce n’est pas vraiment de la location, ce sont des collaborations. Les propriétaires continuent de déclarer leurs terres, et, nous, on y travaille. Cela permet de mutualiser les frais. Et puis, le bio les intéresse, donc tout le monde est gagnant. En 2018, la Ferme du Peuplier atteindra ainsi les 32 hectares exploités.”, se félicite-t-il en pressant le pas dans le hangar.

Pour Gwenaël, l’aventure du bio est un combat qui se mène sur plusieurs fronts. “Il y a l’aspect environnement, le social et, inévitablement, la rentabilité. Mais on ne peut pas se battre sur tous les fronts à la fois. J’ai d’abord voulu stabiliser l’emploi et offrir des contrats stables aux personnes qui venaient travailler à la Ferme du Peuplier.” Gwenaël a ainsi créé 15 emplois, avec la volonté de sortir de la logique du travail saisonnier, précaire, mais très répandu dans le monde agricole. Grâce à cela, les employés de la ferme bénéficient du chômage technique pendant la période d’hiver.

“En Belgique, la terre agricole est chère et précieuse. On en acquiert pas facilement, contrairement à la France, par exemple. Il m’a fallu du temps avant de dénicher ces trois hectares”.

La machine qui trie les pommes de terre fait un bruit fou derrière Gwenaël : “Entre le 15 décembre et le 15 février, c’est la période de creux à la ferme. Je suis obligé de mettre pas mal de monde au chômage économique. Sur les 16 personnes, il y en a 1 à 3 qui sont sur le terrain en cette période. On fait le tri des légumes récoltés, la préparation des colis principalement.” Les trois jeunes hommes qui trient autour de la machine travaillent en rigolant. Sous les couches de vêtements, on aperçoit les doigts bleutés par le froid et le nez rougi de ces valeureux qui passent la journée au grand air. “Un de mes défis, c’est bien sûr de maintenir ces emplois créés sur le long terme. Je n’en créerai sans doute pas de nouveaux tout de suite, car nous avons atteint notre taille de croisière.”

Les trois jeunes hommes qui trient autour de la machine travaillent en rigolant. Sous les couches de vêtements, on aperçoit les doigts bleutés par le froid et le nez rougi de ces valeureux qui passent la journée au grand air.

Tout ce qu’on jette

Le grand entonnoir de la machine vrombit : “Là, on est en train de sortir trois palox (grande caisse dont la base est une palette, ndlr) de pommes de terre. Il faut les trier, les brosser et les préparer pour les besoins du marché.” En vrac, en grenaille ou en sachets, les pommes de terre de la Ferme du Peuplier se retrouveront tout cet hiver sur les marchés et dans nos assiettes. Mais elles ne pourront pas toutes être vendues : “Pour la première fois depuis l’existence de la Ferme, on a dû jeter des pommes de terre, des patates douces, du fenouil. 70-80% de nos haricots aussi”, explique Gwenaël en enfonçant les mains dans les poches.  Jeter est une réalité bien connue des exploitants agricoles, qu’ils soient petits, grands, bio ou conventionnels. En tant qu’amoureux de la terre, ils sont les premiers à souffrir, parfois profondément, de cette injustice. C’est le cas de Gwenaël : “C’est très difficile de trouver la juste marge. On essaye toujours de produire un peu plus pour rentrer dans nos frais, mais, là, impossible de tout écouler car toutes mes terres ne sont pas encore labellisées bio et donc je dois vendre ces légumes au prix du conventionnel”.

Car transformer une terre “traditionnelle” en terre de culture de légumes bio ne se fait en deux coups de cuillère à pot : “Pour un exploitant qui veut faire de la viande bio, c’est assez facile de gérer la transition. A partir du moment où il change l’alimentation des bêtes, l’essentiel est fait. Mais pour les maraîchers, cela prend trois ans pour pouvoir apposer le label. Les autorités considèrent que ces trois années sont nécessaires pour que les sols soient considérés comme bio.”

Alors, en attendant que 2018 lui accorde le label tant attendu, Gwenaël n’a d’autre choix que de se débarrasser de la marchandise dont les clients ne veulent pas : “Le prix qu’on nous en donne ne vaut même pas la main d’oeuvre pour trier la marchandise après récolte. Mais ce n’est pas propre au bio, le fermier d’en face a dû jeter 2.000 tonnes de pommes de terre…” Triste réalité à laquelle tous les agriculteurs sont confrontés

Jeter est une réalité bien connue des exploitants agricoles, qu’ils soient petits, grands, bio ou conventionnels. En tant qu’amoureux de la terre, ils sont les premiers à souffrir, parfois profondément, de cette injustice.

2017, une année dont il faut tirer les leçons

L’année 2017 n’a pas été facile pour Gwenaël car, sur les 22 hectares qu’il exploite, six seulement bénéficiaient du label bio : “Là, à l’heure du bilan, il faut bien avouer que l’on n’a pas généré de bénéfices. En 2018, le problème ne se présentera plus.” A l’heure des bonnes résolutions, Gwenaël a trouvé le cap : “Un des enjeux, ça va être d’estimer les quantités. Il faut essayer de ne pas surdoser pour ne pas devoir jeter car, en bio, l’offre est encore trop importante par rapport à la demande.”

 Cette année 2018 s’annonce pleine de défis : maintenir sa main-d’oeuvre sans devoir recourir à des contrats précaires, améliorer la qualité de son sol au printemps, mieux choisir ses légumes pour éviter les pertes, finir les travaux d’agrandissement des hangars. Ces défis, nous les suivrons aux côtés de Gwenaël au fil des mois. D’ici là, le soleil vient de nous gratifier de son plus beau rayon de la journée. De quoi se donner du courage pour travailler jusque 17 heures aujourd’hui. Le visage de Gwenaël se détend. L’hiver à la ferme, on profite de chaque lueur naturelle.

"Cette année 2018 s’annonce pleine de défis : maintenir sa main-d’oeuvre sans devoir recourir à des contrats précaires, améliorer la qualité de son sol au printemps, mieux choisir ses légumes pour éviter les pertes, finir les travaux d’agrandissement des hangars."

Prochaine épisode :

Février (épisode 2)
(Re)pousser les murs



Recevoir le magazine

De färmidables nouvelles une fois par mois. Pas de harcèlement. Juste vous et nous.