Avril à la ferme, avec Gwenaël

Portrait  Un an à la Ferme du Peuplier, S01E03!

Par Charline Cauchie, Avril 2018

Pour Ben, François, Dany et les autres, c’est l’effervescence. Le printemps frappe aux portes de la Ferme du Peuplier et la saison s’annonce chargée. Il s’agit de ne pas louper le coche. Pour bien se préparer, Gwenael n’a pas hésité à faire appel à un coach-maraîcher. Communication non-violente et cohésion d’équipe étaient au programme de la fin de l’hiver de la ferme. En route pour une session d’introspection !

Un mercredi matin de la fin mars, il est 10 heures, Ben, le logisticien de la ferme, aide Louise à charger les légumes dans la camionnette de son épicerie de Nethen. “On est à quatre kilomètres d’ici, on vient se réapprovisionner nous-mêmes”, explique Louise pendant que Ben rédige sa facture. Dans les serres, Dany et Alexia alternent les tâches entre les radis à semer et la roquette à récolter. Puis, dans le hangar, François, le bonnet bien enfoncé sur les oreilles, veille au lavage des poireaux : “On a 24 palox (palettes, NDLR) de 300 kilos chacune à nettoyer. Hier, sur une journée, on n’a fait que le quart. Il nous reste du boulot, quoi”.

Laver les poireaux encore et toujours. © Severine Bailleux

Nouvelle saison, nouveau départ

Tous se retrouvent dans le bureau de Gwenael, un espace aux fonctions variées puisqu’il sert aussi de lieu d’accueil des clients, de salle de réunion, de cafétéria. Dehors, il doit faire huit ou neuf degrés. Dedans, le petit chauffage électrique fait monter la température de quelques Celsius. C’est pas les Tropiques, mais c’est toujours ça de pris. Pendant la pause café, les conversations sont énergiques. On fait le point sur l’avancement de l’ail (il pousse bien, même s’il y aura des pertes à cause du gel) et sur tous ces poireaux qu’il reste à préparer pour la vente. “Au printemps, le fermier n’est jamais content”, s’amuse Gwenael, le “papa” de la ferme, “ Quand il pleut, ça nous ennuie, parce qu’on ne peut pas avancer comme on voudrait, mais, quand il fait beau, ça nous ennuie aussi car ça veut dire que la belle saison est de retour et que tout doit être en place”. Tout le monde rigole, les blagues fusent, les coups pleuvent sur la machine à café qui refuse de fonctionner et Arnaud vient de se couper le doigt avec une caisse (rien de grave, rassurez-vous). Bref, une matinée assez banale à la Ferme du Peuplier.

Gwenael, le “papa” de la ferme. © Severine Bailleux
Rien de tel qu'une petite blague pour détendre l'équipe... © Severine Bailleux

Derrière cette atmosphère légère, difficile de deviner la dureté du travail de terrain et les tensions des préparatifs de l’arrivée du printemps. Gwenael hoche la tête : “On a traversé une année 2017 pas facile. Alors, pour bien préparer cette saison qui s’annonce, j’ai fait appel à un coach. Je voulais profiter du temps mort de l’hiver pour travailler la cohésion avec l’équipe”, explique Gwenael. Dans la chronique de janvier, Gwenael nous racontait que, financièrement, 2017 avait été compliquée : “Beaucoup d’investissements, un changement d’échelle, je crois que j’ai sous-estimé les conséquences de l’évolution de la Ferme. Alors, pour 2018, je veux qu’on reparte tous sur de bonnes bases.” Car, humainement, ça a été compliqué aussi : “Il y a eu des pics de tension sur le terrain. Il fallait comprendre d’où ça venait et essayer de le résoudre.

Pour cette mission d’accompagnement, Gwenael s’est adressé à Adrien Delval, un ancien maraîcher reconverti dans le coaching (il est aussi, mais cela fait moins “consultant”, un rappeur engagé pour les jardins partagés).

Adrien a une grande expérience. Il nous a aidé à cerner les origines des tensions. Il y avait d’une part une démotivation des employés due au manque de stimulation (de ma part) et au manque de vision. En fait, je donnais peu de consignes car pour moi aussi tout était nouveau. Cela a créé des frustrations : les gens ne savaient pas exactement de quoi seraient faites les journées et, pour les saisonniers, ils ne savaient pas non plus si le boulot durerait quelques semaines ou plusieurs mois. D’autre part, il y avait de la désorganisation dans le travail qui a amené des angoisses : qui donnait les consignes à qui ? Qui faisait quoi ? Comment ? Ce n’était pas clair”, reconnaît très humblement Gwenael. “On a résolu cela en établissant beaucoup plus clairement les responsabilités de chacun, en prévoyant la formation des nouveaux, en réfléchissant à la manière d’organiser le travail. Par exemple, avant, on faisait rarement des réunions. Avec notre coach Adrien, on a travaillé sur les différentes réunions à mettre en place, sur comment mener efficacement une réunion, sur les listes des compétences à apprendre aux nouveaux, etc.

Prendre le temps de repenser le travail de chacun. © Severine Bailleux

Célébrer les petites victoires du quotidien

Au fond, la Ferme du Peuplier, c’est une PME comme les autres, avec ses soucis d’organisation, de planification et les questions liées à son expansion : “On a grandi très vite, en passant de 1 à 22 équivalents temps-plein en à peine cinq ans. Il y a des gens qui ont fait le choix de partir car ils avaient envie de quelque chose de plus diversifié.” La transition de la Ferme du Peuplier vers du plus mécanisé ne convient pas à tout le monde : “Dans une exploitation comme la nôtre, le travail est moins varié dans le sens où, sur une journée, on est obligé de faire une tâche bien précise. Comme par exemple, ici, François, pendant 4-5 jours qui ne fera que du nettoyage de poireaux. Sur une saison entière, on fait beaucoup de choses différentes, mais sur une plus petite période, c’est plus répétitif”, explique Gwenael qui comprend le choix de ceux qui sont partis vers de nouveaux horizons.

Ben, le logisticien, fait partie des plus anciens, il travaille à la Ferme du Peuplier depuis plus de quatre ans : « J’ai commencé comme saisonnier et puis j’ai évolué vers ma fonction. A l’époque, on ne savait pas qu’on deviendrait si gros (ndlr: même si tout est relatif: la Ferme du Peuplier reste une ferme artisanale et locale). Avec les nouvelles infrastructures, on a eu des couacs organisationnels. On les a pris en pleine figure car on ne les avait pas anticipés. » Le jeune homme a vécu dans sa chair les tensions : « Une saison de maraîchage, on sait que c’est dur physiquement, on est préparé à ça, mais ici ça a aussi été dur psychologiquement, ça faisait beaucoup.” Les ateliers auxquels il a participé lui ont fait beaucoup de bien : “J’y vois plus clair maintenant, même s’il reste encore à passer à la pratique. Gwen portait tout sur ses épaules, c’était un peu excessif. Maintenant il doit apprendre à déléguer et nous à prendre nos responsabilités. On ne peut plus se permettre d’apprendre ou de former sur le tas, c’est pas possible mentalement.

Ben nous emmène dans les frigos dont il va aussi revoir l’organisation : “C’est pas encore optimal, mais il y a déjà plus de discipline”, sourit-il. Le jeune homme dont les mains dépassent à peine de l’énorme manteau qui le protège du froid plaide aussi pour plus de célébrations : “L’an passé, on a construit de nouvelles serres, on n’y connaissait pas grand chose, mais on a tout fait nous-mêmes. Les travaux étaient à peine finis qu’il fallait planter. On n’a pas pris une minute pour fêter la fin du chantier alors que c’était quand même pas gagné d’avance. Ça aussi, à partir de maintenant, on va le changer.

La ferme a grandi très vite, il a fallu s'adapter. © Severine Bailleux

“On avance !”

Sur de grandes feuilles épinglées au mur de la salle de réunion-bureau-cafétéria, on distingue les traces de cette formation menée sur les principes de la communication non-violente : “bienveillance”, “coopération”, mais aussi “implication”, “confidentialité”, “souveraineté” sont les mots qui s’affichent en grand dans le cheminement des employés de la ferme. Dany, technicien agronome, est responsable des cultures en serres. Il est arrivé il y a quelques semaines à peine : “Je n’ai pas connu les tensions de la saison précédente. Pour moi, ce coaching de groupe était surtout l’occasion de comprendre ce qu’est la Ferme du Peuplier et la vision long-terme de l’entreprise”.

Quatre jours entiers, des dizaines d’heures de réunions, plus de dix employés impliqués, la gestion participative signifie un investissement important en temps, et en budget : “Mais je ne voulais pas y couper, c’était fondamental”, tranche Gwenael. Et c’était aussi rebattre totalement les cartes : organisation du travail des saisonniers et des salariés, paliers de rémunération, hiérarchie, conflits, historique et vision pour la Ferme de demain, tous les sujets ont été abordés en toute transparence et débattus avec vigueur : “On ne peut pas tout résoudre en quatre journées d’atelier. L’objectif maintenant, c’est de mettre en pratique. C’est vraiment un processus de longue haleine. Mais on avance.

En parlant d’avancement, les travaux dans la Ferme progressent bien. Louis qui supervise les travaux des serres est confiant sur le planning : “Là, on s’occupe de quatre nouvelles serres pour tomates avec tunnels et autres aménagements. On sera prêts en mai pour les plantations.” La Ferme du Peuplier travaille en rotation : “Les terres de l’an passé où poussaient des tomates accueilleront des verdures cette année. Et là, dans les nouvelles serres, on va travailler sur une plus petite superficie, mais on aura plus de productions car les tomates seront mieux taillées, pensées, arrosées et plantées plus tôt.” Et après les serres, viendra le temps de terminer les travaux du bureau, de la cantine et de plusieurs cabanes sur le terrain. Mais on n’y est pas encore. “Une étape à la fois !”, c’est aussi une des conclusions des ateliers participatifs à la Ferme du Peuplier. Rendez-vous au mois prochain !



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