Manger en pleine conscience

Alimentation

Par Clara Van Reeth, juin 2018

Et si on essayait de manger autrement ? Pas d’autres aliments, ou en se privant, mais plus lentement et plus sensiblement… Depuis peu, la pleine conscience s’invite dans nos assiettes pour nous aider à (re)découvrir les aliments et à mieux mesurer notre faim. Explications.

Avoir les yeux plus gros que le ventre, avaler sa nourriture entre deux réunions ou devant son ordi, se priver pour résister aux tentations gourmandes ou au contraire s’empiffrer pour se consoler d’un chagrin… C’est un fait, on mange souvent trop, ou mal. Pour compenser les excès de notre société, qui a fait de l’abondance et de la rapidité ses marques de fabrique, le « mindful eating » nous propose de nous reconnecter à nos sensations corporelles liées à l’alimentation.

Dérivée de la méditation de pleine conscience – reconnue en psychologie pour aider à gérer le stress, la dépression, la douleur ou encore l’addiction, en apprenant à focaliser son attention sur le moment présent – la pratique du « mindfulness eating » fait fureur aux États-Unis depuis 2009 et commence à faire parler d’elle en Belgique, depuis 2015.

Isabelle Taquin, formatrice en « mindfulness eating » à Bruxelles.

Isabelle Taquin, formatrice en « mindfulness eating » à Bruxelles, situe le contexte : « De nos jours, les gens ne mangent plus tellement en fonction de la faim qu’ils ressentent dans leur corps, mais en fonction de ce que leur tête leur dit. Or celle-ci est soumise à des incitations à manger constantes : nous sommes entourés de nourriture partout, tout le temps ».

Ralentir la cadence

Pas question pour cette psychothérapeute de rajouter une énième couche de culpabilité dans notre rapport – déjà complexe – à la nourriture! Manger en pleine conscience n’impose aucun interdit, aucune règle. D’ailleurs, « tous les aliments sont permis ». Seul impératif : prendre le temps.

« En ralentissant, on peut apprendre à être attentif à ce qu’on a en bouche et à ce qui se passe dans son corps. On est à l’écoute des repères corporels qui nous disent quand on a faim et quand il est temps de s’arrêter », détaille la formatrice selon qui, on devrait, idéalement, stopper le remplissage de notre estomac aux alentours des 80%.

Pour les néophytes comme moi, Isabelle Taquin a quelques conseils, très concrets. Par exemple, l’exercice « une bouchée à la fois », qui consiste à poser ses couverts (ou son sandwich) sur la table et respirer calmement deux, trois fois, entre chaque bouchée. Elle conseille aussi d’adopter de plus petites portions de nourriture, servies dans des petites assiettes (quitte à se resservir). Inutile de préciser que les écrans en tous genres (ordinateur, smartphone ou télé) sont, eux, à bannir d’un repas en pleine conscience…

L'exercice d’ « une bouchée à la fois », qui consiste à poser ses couverts sur la table et respirer calmement deux, trois fois, entre chaque bouchée.

5 sens…

Il y a ce vieux dicton latin qui dit : « Ventre affamé n’a pas d’oreille ». Pourtant, si l’on en croit le « mindfulness eating », notre ventre a non seulement des oreilles, mais aussi des yeux, des narines et des papilles gustatives… Manger en pleine conscience est en effet une expérience multisensorielle. Pour le découvrir, Isabelle Taquin propose toujours à ses participants de s’exercer avec un raisin sec (ou un morceau de pomme). Un à un, les cinq sens sont passés en revue et, pour chacun d’eux, on évalue entre 0 et 10, le niveau de sa faim pour le fruit.

Allons-y, c’est parti ! Guidée par la voix de la formatrice, j’observe d’abord le petit raisin, jaune et ridé, posé au milieu d’un mouchoir en papier dans le creux de ma main. Puis, je le renifle et tente d’évaluer la faim que suscite en moi son odeur sucrée. En le portant près de mon oreille, j’écoute le bruit, très léger, qu’il produit quand je le manipule. Je le fais ensuite rouler entre mes doigts pour sentir sa texture molle, souple et ronde. Finalement, je le pose sur ma langue. « Un coup de mâchoire seulement », insiste Isabelle Taquin, et quelques secondes de pause pour mesurer la faim créée en moi par ce goût mielleux.

L’expérience du raisin sec.

… Et 9 faims

L’exercice ne s’arrête pas là : j’apprends qu’il existe, au total, neuf types de faims différents. Cinq – pour chacun de nos sens – qui touchent à la dégustation et au plaisir de découvrir ce qu’on va manger et « quatre autres types, qui nous permettent d’évaluer ce dont notre corps a besoin et de reconnaître la satiété », ajoute Isabelle Taquin.

La faim de l’estomac évalue l’énergie et les calories apportées par l’aliment, la faim des cellules (plus difficile à estimer), est liée aux nutriments que celui-ci apporte à notre corps, la faim de l’esprit découle des pensées rationnelles que l’on a vis-à-vis de cet aliment, et enfin, la faim du cœur est influencée par les souvenirs ou émotions qui lui sont associées. Pour chacune de ces faims, la formatrice m’incite à évaluer, toujours entre 0 et 10, le niveau de mon appétit.

Bref, tout un programme! Que je juge au passage plutôt difficile à appliquer trois fois par jour : « Ce sont des exercices à faire en-dehors des repas et qui permettent d’acquérir des nouvelles habitudes, de nouveaux réflexes, qui s’avéreront utiles quand on mange. Le but n’est pas de tout manger en pleine conscience, mais d’apprendre à ralentir et prendre conscience des goûts qu’on a en bouche », répond Isabelle Taquin.

«Le but n’est pas de tout manger en pleine conscience, mais d’apprendre à ralentir et prendre conscience des goûts qu’on a en bouche »

Manger ses émotions

En plus de son expérience sensorielle, le « mindfulness eating » permet aussi de prendre conscience du lien entre alimentation et émotions. « La nourriture est un calmant émotionnel naturel, poursuit la psychothérapeute. Et ce n’est, a priori, pas un problème ; un bon chocolat chaud quand on est triste ou stressé, tant mieux si ça fait du bien. Mais ça devient problématique quand la nourriture devient l’unique réponse. »

En aidant à manger mieux, moins vite, et donc moins de quantités, le « mindfulness eating » est d’ailleurs souvent vanté pour ses atouts minceur. Or si « la perte de poids n’est pas une fin en soi », Isabelle Taquin confirme que nombre des participants à ses cycles arrivent avec cet espoir-là. Plutôt que d’aider à maigrir, le « mindfulness eating » permet plutôt, selon elle, d’atteindre « son poids d’équilibre » : « La dimension de plaisir est très importante. Et pour beaucoup de personnes, si le plaisir de manger est vraiment là, les quantités ingérées seront moins grandes et elles auront naturellement tendance à moins manger certains types d’aliments, notamment très sucrés ou transformés ».

Au sein de l’association Emergences, Isabelle Taquin propose des cycles de 8 semaines pour découvrir le mindfulness eating.
Pour écouter certaines de ses méditations, cliquez sur le lien suivant : https://www.emergences.org/pages/meditations-guidees-cycle-manger-en-conscience

A lire: « Réapprendre à manger: l'alimentation en pleine conscience » est le dernier livre de Jan Chozen Bays, pédiatre et maitre zen, qui a développé en 2009, aux États-Unis, la méthode du « mindfulness eating » avec la psychothérapeute Char Wilkins.


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