En route pour le marché avec la Ferme du Peuplier

Portrait  Un an à la Ferme du Peuplier, S01E05!

Par Charline Cauchie, été 2018

Cultiver des légumes, c’est bien. Les vendre, c’est mieux! Alors, même à la Ferme du Peuplier, on est aussi souvent sur les routes que dans les champs. Cette fois-ci ce n’est pas chez färm qu’on retrouve les légumes de la ferme, mais au marché du square du Vieux Tilleul à Ixelles, où Fouad, Lio et Victor accueillent les clients. Avec beaucoup de bienveillance et d’amour du métier.

« Je fais une promotion sur les framboises! Deux barquettes achetées, une gratuite » s’écrie Fouad tout en rangeant des cageots vides, « Il faut que ça parte ».

Et ça part! « On vend les fruits et légumes les plus frais possible, alors, si on remarque qu’un produit marche moins bien, on n’hésite pas à faire des réductions, à offrir 100 grammes par ci, une poignée par là. Par exemple, à un moment, on avait trop de courgettes. Alors, on en donnait carrément une à chaque personne qui passait à la caisse. Cela fidélise les clients. Car si les produits sont de qualité, les gens en reprendront. »

Une cliente l’interrompt : « Pardon monsieur, quelles pommes de terre vous me conseillez en salade? » Et le voilà parti.

"On vend les fruits et légumes les plus frais possibls", Fouad.

Sur les marchés, beaucoup d’amitié

Fouad sait ce qu’il fait. Il a seize ans d’expérience sur les marchés, dont trois à la Ferme du Peuplier. « J’ai vendu du bio et du non-bio, mais je me sens quand même vachement plus crédible quand je vends des produits sains. Et là-dessus, je n’en connais pas beaucoup d’aussi bons que nous. »

Fouad vient de Wavre. Il embarque (très) tôt le matin les fruits et légumes à la ferme. Il connaît les quantités et est attentif à ne pas prendre trop. Puis, il part en direction de Bruxelles. Sa semaine est rythmée par quatre marchés : « Boondael, Stockel, Flagey et ici au Square du Vieux Tilleul. » Au total, la Ferme du Peuplier est présente sur onze marchés bruxellois. « Mais on cherche toujours de nouvelles implantations! Car on a vraiment beaucoup de produits. » Cela fait pas mal d’employés : « On est une trentaine sur le terrain, tous déclarés. Je le précise car c’est plutôt rare dans le maraîchage. »

Lio, Fouad et Victor. Les amitiés qui se créent derrière l'étalage du marché.

Retour au fondamental

Parmi eux, on compte de nombreux étudiants, comme Victor : « Je viens de terminer un master en psychologie à l’ULB », explique ce dernier, « Et là, j’ai fait une première année pour apprendre la cuisine en promotion sociale au Ceria. C’est vraiment grâce au marché que j’ai pris conscience des couleurs, des textures et bien sûr des saveurs. J’ai commencé ce job étudiant quand j’ai commencé à habiter seul et donc à faire mes propres courses et cuisiner. Chaque semaine, après le service, j’achetais un produit que j’essayais de préparer. De fil en aiguille, je suis devenu végétarien », raconte-t-il, les yeux plein de malice derrière ses lunettes rondes.

Le jeune psychologue se sent réellement bien dans son job au marché : « Je ne me vois pas faire ça toute ma vie, mais ce boulot a eu un réel effet sur moi. Mes études de psy m’ont emmené très loin de la terre, et des besoins primaires, en fait. Il est tellement naturel et nécessaire de manger que ce job a quelque chose d’un retour au fondamental. Les discussions avec les clientes et les clients sur les recettes, la santé, cela peut être très profond. » Au point de modifier ses comportements alimentaires: « En formation cuisine, on nous apprend la bonne cuisine traditionnelle belge: du beurre, de la crème fraîche, de la viande et des patates sous toutes les déclinaisons possibles! Changer cela, mettre les légumes au centre, est devenu une évidence pour moi. Je crois que je vais continuer l’apprentissage sans cette formation », sourit-il.

"Mes études de psy m’ont emmené très loin de la terre, et des besoins primaires, en fait. Il est tellement naturel et nécessaire de manger que ce job a quelque chose d’un retour au fondamental." Victor, étudiant et vendeur sur les marchés pour la ferme du Peuplier.

Respecter les saisons, c’est faire des économies

Derrière sa caisse, Victor prend les légumes, pèse et repose dans les cabas de la cliente.

— « Ça vous dérange si je prends ces déchets pour mes poules? » En-dessous du comptoir, la dame a aperçu la petite caisse dans laquelle les trois vendeurs déposent les fruits trop mûrs.

— « Pas du tout, madame, au contraire! Bonne journée et bon appétit à vos poules! »

À côté du marché du Square, se dresse un immense grand magasin dont on ne citera pas le nom. Apparemment, pas une concurrence pour la Ferme du Peuplier. C’est un autre constat que Victor a fait en découvrant le travail sur le marché : acheter bio n’est pas forcément plus onéreux. « J’ai remarqué que si l’on respecte les saisons, ce n’est pas forcément plus cher. C’est juste qu’il faut prendre de nouvelles habitudes. Même ceux qui sont à fond en cuisine ne connaissent pas les saisons. On n’a pas de pommes toute l’année, par exemple. C’est comme ça! »

— « Moi, je ne veux pas du bio de grande surface », enchaîne une autre cliente, sa petite fille dans les bras. « J’accorde de l’importance à la manière dont c’est produit. Ici, je me sens en confiance. »

« J’ai remarqué que si l’on respecte les saisons, ce n’est pas forcément plus cher. C’est juste qu’il faut prendre de nouvelles habitudes», explique Victor.
«J’accorde de l’importance à la manière dont c’est produit. Ici, je me sens en confiance », explique une cliente.

Lio, qui travaille aussi comme étudiant pour la Ferme du Peuplier, est là pour des raisons similaires : « Moi, ça fait un an et demi que j’ai choisi ce job étudiant. Je fais un régendat en français, mais j’ai surtout d’autres projets, musicaux et d’écriture. J’aime ce boulot pour le contact avec les gens, et avec les légumes! Il y a quelques jours, je discutais philo avec une cliente. Elle m’a alors demandé ce que je faisais ici, l’air de dire que travail manuel et intérêts plus intellectuels n’étaient pas compatibles. Je n’étais pas d’accord, évidemment. Dans mes stages de prof, le développement intellectuel était cadenassé par le programme. C’est un système anxiogène. Ici, on respire. » Et, pour Lio, cela signifie regagner en créativité: « Je développe ici des capacités relationnelles. Puis, en rentrant chez moi, j’ai plus de disponibilités mentales, j’ai du temps pour lire, écrire, faire de la musique. Cette qualité de vie est incomparable. »

« Je développe ici des capacités relationnelles. Puis, en rentrant chez moi, j’ai plus de disponibilités mentales, j’ai du temps pour lire, écrire, faire de la musique. Cette qualité de vie est incomparable », commente Lio.

Mais pourquoi sont-ils si heureux?

Le nirvana, la vie de vendeur sur les marchés? « Je ne dirai jamais non à une petite augmentation, mais franchement, on n’a pas à se plaindre! » s’exclame Fouad. « Ce qui reste difficile, c’est la météo. L’hiver, tout est plus difficile. On travaille avec des tonnelles les plus fermées possible. On ne peut pas descendre les produits du camion avant que le canon à chaleur ait réchauffé l’espace sinon les légumes gèlent sur place. » Pour Lio, c’est le lever à 5 heures du matin qui est compliqué : « Mais, d’un autre côté, on est libre à 14 heures. Ce n’est pas négligeable. »
Ce qui fait l’unanimité parmi les trois vendeurs quand on évoque les conditions de travail, c’est l’autonomie par rapport à Gwenael, le « big boss »: « Gwen n’a pas que le profit en tête » explique Victor, « Et il nous fait totalement confiance », enchaînent Fouad et Lio. Pas de pression hiérarchique, mais beaucoup d’éthique et de respect dans les rapports entre humains et avec les fruits et légumes. Un problème se règle très vite, en général, les tensions ne sont que passagères, constatent-ils. « Se sentir proche de son patron et des produits que l’on vend, voilà ce qui nous rend si heureux », concluent les trois hommes.



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